L’homme a rapporté au Cosmos bon nombre de ses expériences provenant de ses qualités mentales et organiques. Par exemple, il se considère comme causatif et applique donc sa conception d’un commencement et d’une cause finale au cosmos, au plus grand univers lui-même. Beaucoup de choses que l’homme observe et qui lui paraissent avoir un commencement sont, en fait, une simple transition d’un état antérieur. Il nous est souvent impossible de percevoir l’enchaînement reliant une série de phénomènes à un autre. Un type de manifestation semble s’interrompre complètement et un autre commencer. En réalité, il y a eu simple immersion d’un état dans l’autre. Grâce au perfectionnement des instruments, ces dernières années, la science a pu montrer les affinités entre beaucoup de phénomènes qui, auparavant, semblaient avoir des points de départ totalement indépendants.
1 — PROLÉGOMÈNES
Dans presque toutes les anciennes religions, l’ontologie, ou la théorie de l’être, était reliée à une divinité personnelle, à un dieu ou une déesse anthropomorphe, ou à plusieurs. Ces divinités étaient considérées comme des êtres supérieurs, mais possédaient beaucoup de caractéristiques comparables à celles des humains. Elles avaient un mental capable de penser, d’établir des projets, de créer des objectifs à atteindre. Ainsi semblables à l’homme, elles donnèrent naissance à l’univers : à tout ce qui est et que l’homme présume connaître.
Parfois, ces dieux étaient censés avoir créé le cosmos hors de leur propre nature. D’autre fois, la Création était supposée avoir commencé par un état de chaos, de néant d’où les dieux eux-mêmes étaient nés et avaient à leur tout créé ensuite les autres phénomènes de la nature. Cependant, ces anciens cosmologistes admettaient que le chaos, ou l’état de néant était de nature positive. Il avait en soi une qualité. Ce n’était pas un néant tel que nous le concevons, mais la simple absence de chose. Il était admis qu’un potentiel s’était manifesté hors de cet état informe de chaos pour donner naissance à l’être.
Il était difficile à l’homme moyen de concevoir un être éternel, ayant toujours existé sans avoir jamais eu de commencement. Pour la plupart des gens, l’idée d’une génération spontanée est, de même, difficile à comprendre, car leur expérience quotidienne leur offre peu de chance de rencontrer quoi que ce soit qui suggère un tel phénomène. L’idée d’une cause absolue derrière toute chose, y compris l’Être Absolu, le cosmos lui-même, semble mieux en accord avec l’expérience finie.
Il est également difficile de saisir le concept qu’il n’y a pas de condition comme le non-être ou le néant absolu. Nous devons comprendre que c’est seulement en percevant l’être qu’il nous est possible d’imaginer une condition comme une absence ou son contraire. Si un état de non-être pouvait s’identifier comme tel, il aurait don réellement une qualité propre. «Être» est donc une qualité, d’une sorte ou d’une autre, propre à tout ce qui «est». Si quelque chose peut sortir du prétendu néant, il est donc rationnel de dire qu’en réalité ce n’est pas un non-être, mais plutôt quelque chose. Un état de néant ne pourrait jamais exister par lui-même sans être quelque chose.
Du point de vue philosophique et logique, nous devons accepter l’idée que l’être a toujours été et n’a jamais pu avoir de commencement, sinon d’où serait-il issu ? Si vous essayez vraiment d’attribuer une source à l’être, vous serez renvoyé logiquement à un état de quelque condition ou qualité qui est en soi l’être. De même, il ne peut jamais y avoir de fin au cosmos, car en quoi l’être pourrait-il se dissoudre, s’absorber, se fondre ou disparaître ? L’être ne peut pas être détruit, car ce serait admettre qu’il y un néant dans lequel il disparaîtrait, et le néant n’existe pas.
L’être est en perpétuel changement et la matière est en perpétuel devenir, a déclaré le philosophe grec Héraclite, il y a 2500 ans. Cependant, l’être pur n’est pas la simple matière, mais l’énergie qui lui est sous-jacente et en laquelle il peut se transformer. Lors des grandes transitions et transformations que traverse l’être continuellement, il peut nous sembler que quelque entité ou expression de la nature s’est dissoute en néant. Mais nous savons aujourd’hui que ce sont en réalité des changements en autres expressions dont la nature n’est peut-être pas immédiatement perceptible.
Sans cesse nous sont proposés de nouveaux postulats scientifiques sur le commencement de notre univers. Notre système solaire, avec son Soleil et ses planètes, et même la vaste galaxie, ont très certainement eu un commencement. Nous entendons par là qu’ils ont eu un état antérieur avant d’être ce qu’ils sont maintenant. Ils étaient, soit à l’état gazeux, soit formés de quelque autre substance des phénomènes célestes. Mais quand nous parlons en ce sens de commencement, en nous référant à l’univers ou aux galaxies, nous ne considérons que leur forme telle que nous la connaissons maintenant. Nous ne voulons pas dire que du point de vue scientifique que notre galaxie, la Voie Lactée par exemple, ou les autres galaxies avec leurs milliards de systèmes solaires, sont à l’origine issues du néant. En fait, ce que les astrophysiciens s’efforcent de déterminer aujourd’hui — et ce qu’ils espèrent que l’exploration de l’espace pourra mieux éclaircir — est la nature de la substance première ou fondamentale du cosmos.
Il y a-t-il un dessein à l’existence ? L’hagiographie, les écritures sacrées des religions comme les Védas, le Zend-Avesta, la Bible et le Coran, soit proclament ce qui est appelé le dessein conçu par Dieu pour l’homme, soit présentent à ce sujet les propres idées inspirées de leur Messie ou fondateur.
Penser qu’il y a un dessein spécifique à l’existence de l’homme exige la croyance au déterminisme. Plus simplement dit, ceci implique qu’une conscience a conçu un cours précis d’événements pour l’homme, par rapport aux phénomènes de la nature, et attend ou entend qu’il s’agisse d’une certaine façon pour accomplir un dessein propre à son existence. De plus, ceci exige aussi la croyance au théisme, c’est-à-dire à une divinité personnelle. C’est concevoir une Conscience Divine supérieure ayant créé chaque phénomène de la nature conformément à un plan ou à un plan cosmique. L’homme est considéré soit comme partie intégrante de cette suprême aventure, soit comme son point central c’est-à-dire sa raison même.
Pourquoi l’homme désire-t-il penser, croire, qu’il existe un dessein pré-ordonné, une raison, un cours planifié pour l’humanité ? Un tel désir peut se rattacher à la mentalité humaine, à la façon de penser, et aux expériences de la conscience humaine. Par exemple, quelqu’un ne peut s’imaginer pourquoi il est là, ni où il va.
Nous sommes conscients de la plupart des motifs qui nous animent. Nous sommes capables de relier, à quelques stimulus, les incitations et les impulsions qui nous font agir. Nous sommes capables de voir quelle est la cause apparente qui nous a poussée à agir ou à opérer comme nous l’avons fait. Autrement dit, nous créons en nous des désirs, nous fixons des objectifs et des idéaux vers lesquels nous tendons. À l’état normal conscient, jamais nous n’agissons de notre propre volonté sans associer intention ou dessein et action.
Ces fins ou objectifs, que nous établissons, ont une fonction qui fait partie intégrante du type d’êtres conscients que nous sommes. La vie en soi, même chez la simple cellule, a certaines nécessités auxquelles elle doit se conformer. La nutrition, l’excrétion, l’excitabilité (sensibilité) et la reproduction au sens large, sont des attributions de la cellule. Cependant, au stade de nos connaissances actuelles, la cellule ne semble pas posséder la complexité, c’est-à-dire un organisme lui permettant d’évaluer ce qui la motive, à des fins auxquelles elle s’efforce sans cesse d’arriver. En un sens, elle paraît accomplir ses actes aveuglément, c’est-à-dire sans raison, tel que l’homme définit le terme.
Ces activités de la cellule sont en réalité ses fonctions ; elles ne font pas partie d’un dessein qui aurait été établi indépendamment de sa nature. Mais qu’en est-il pour l’homme ? Les nombreuses choses qu’il s’efforce d’accomplir ont-elles un dessein ? L’homme possède la faculté hautement développée de la raison. Elle lui permet de différencier les diverses impulsions et les stimulations qui agissent sur lui. Il leur attribue une valeur pour satisfaire ses états émotionnels, ou au contraire pour s’éviter une trop grande détresse. En tant qu’être sensible qui ressent et qui pense, l’homme peut-il faire autrement ? cette réflexion, cette évaluation, ce choix de fins ou de buts en rapport avec les aspects : physique, émotionnel et intellectuel de son être font tous partie de ce qu’est l’homme. Ce ne sont pas des projets, des desseins, c’est-à-dire de fins, qui se distinguent des pouvoirs, des fonctions et des attributs de son être même.
Cependant, l’homme a coutume, en se créant des conditions répondant à sa nature complexe, de définir ceci sous le terme de projet ou de dessein. C’est pourquoi il se considère comme ayant un but. Il est donc compréhensible que l’homme ne pense pas que les phénomènes de la nature se manifestent seulement selon ce qu’ils sont en essence, mais accomplissent plutôt quelque destin orienté dans telle ou telle direction. De même, il semble don logique à l’homme d’admettre que sa propre existence est la conséquence, de l’accomplissement d’un dessein transcendant d’une cause téléologique ou consciente.
L’homme ne peut-il pas faire simplement part de la manifestation de la nature de l’Être Cosmique total, être un attribut intégrant d’un phénomène nécessaire ? Pourquoi l’homme doit-il attribuer une fonction de ses propres phénomènes, conscients et finis, c’est-à-dire son idée de dessein, à la totalité du Cosmos ?
Au sens ordinaire, le mot dessein implique l’existence d’un état d’incomplétude, d’imperfection, d’insuffisance. C’est une fin ou un objectif, qui, conçoit-on supprimera de tels aspects inadéquats apparents. Dans un tel état d’absolu comportant une qualité et une quantité adéquates, le dessein ne pourrait pas exister. Il n’y aurait aucun désir de le créer. Allons-nous considérer le cosmos comme insuffisant, comme manquant de quelque chose ? De quoi pourrait-il prendre conscience en dehors de lui-même ? C’est dans son activité interne que tout existe déjà en puissance. On ne peut attribuer un dessein au Cosmique que si l’on veut aussi diminuer son autosuffisance et imaginer que quelque chose au-delà de sa nature (au-delà de la nature du Cosmique) est manifeste.
C’est donc l’homme qui se trace un but pour existence. C’est l’homme qui souhaite se fixer certaines fins pour son être personnel, par rapport à l’ensemble de la réalité. Si une étoile avait le même type de perception et de conception conscientes que l’homme, elle pourrait peut-être aussi considérer le reste de l’univers autour d’elle en se demandant pourquoi elle existe et quel est son dessein par rapport à tous les autres corps stellaires.
La raison et l’être tant psychique qu’émotionnel de l’homme demandent à être satisfaits. Ils doivent être stimulés et apaisés. Ceci ne peut se faire qu’au moyen d’idéaux, de raisons plausibles, de buts auto-créés pour vivre. Si l’homme était un organisme inférieur, comme il le fut un jour, il ne se soucierait pas d’essayer de trouver ses rapports avec toute la réalité. Il se contenterait, comme les animaux dits inférieurs, de réagir instinctivement à ses appétits naturels et à son environnement. Il ne se soucierait pas d’essayer d’être rationnel pour en trouver la raison et pour s’expliquer lui-même.
L’homme n’a jamais pu établir empiriquement les raisons qu’il continue à concevoir pour expliquer le début de son existence. Il ne peut montrer qu’elles résultent des fonctions naturelles du développement de la vie elle-même. Mais l’homme peut conférer un but, par sa faculté d’intelligence, à sa vie immédiate, il peut se fixer des fins, qui non seulement répondront à sa curiosité naturelle innée, mais pourront satisfaire ses impulsions et ses sentiments psychiques plus élevés, qu’il nomme ses qualités morales et spirituelles.
2 — DÉVELOPPEMENT
Nous poursuivons notre petite aventure dans le domaine abstrait ; autrement dit, nous interroger sur ce qui n’a pas reçu d’explication positive. Arriver à une réponse personnelle sur ce qui n’en a pas encore reçu une qui soit admise de façon générale vaut bien mieux que laisser un sujet enveloppé de mystère. La vérité est pour nous ce qui est irréfutable. Simplement, d’autres peuvent ne pas accepter nos concepts, mais s’ils sont incapables de les réfuter, ces concepts nous servent de connaissance abstraite, tant qu’un fait ne les remplace pas. Ceci nous conduit à la question philosophique de ce qu’est un fait. Un fait est un point de connaissance qui a une acceptation universelle. C’est ce que peuvent percevoir, sur le plan objectif, toutes les personnes de facultés saines. Ainsi, par exemple, le feu donne une sensation de chaleur à toutes les personnes qui possèdent la faculté sensorielle normale du toucher. Un fait est aussi considéré comme qui en appelle au bon sens ou au sens commun, c’est-à-dire à une conclusion générale et rationnelle. Mais lesdits faits rationnels, ceux du raisonnement sont fondés sur des expériences réelles de nos sens. Par conséquent, quand des faits sont établis, les vérités personnelles relatives doivent céder la place, sinon, nous serions isolés dans un monde de nos propres pensées seulement et n’aurions aucun lien commun avec les réalités reconnues par les autres humains. Cependant, il y a beaucoup de choses qui engagent l’imagination et la raison de l’homme pour lesquelles il n’existe encore aucun fait dit substantiel. L’histoire a montré que l’interrogation, la spéculation, la méditation et la contemplation ont souvent débouché sur ce que nous appelons une réalisation ou un fait. Aussi, engageons-nous maintenant dans une fascinante abstraction sur la métaphysique, la philosophie et le mysticisme. L’aspect métaphysique sera le sujet de l’ontologie, c’est-à-dire de la nature de l’être. Pour commencer nous allons considérer le sujet de la dualité du Cosmique. Pouvons-nous réconcilier les divers aspects de ce sujet dans notre compréhension personnelle ? Examinons-les sous l’angle avantageux d’autres idées associées. Ceci doit nous aider à élargir et à comprendre davantage ce profond sujet qui a toujours intrigué et existé sous quelque forme dans chaque doctrine religieuse, abstraction métaphysique et véritable enseignement mystique.
Considérer le Cosmique comme ayant eu un commencement suppose une dualité. Ceci soulève donc immédiatement la question de sa cause première : de son Créateur, et implique donc qu’une telle cause première était indépendante de ce qu’elle a créé. S’il en est ainsi, le Cosmique est donc subordonné, en tant qu’effet, à ce qui en était la cause. Mais d’où vient cette cause première, cette première entité ou omnipotence ? Supposons qu’il soit admis que cette première cause ou omnipotence fût auto engendrée. Admettons également qu’elle soit l’Absolu, c’est-à-dire le Tout. Il ne pourrait donc y avoir rien avant ou après elle. Pourquoi, dès lors, cette omnipotence aurait-elle eu besoin de créer une chose ou une condition telle que le Cosmique ? La substance dont on pourrait présumer que le Cosmique est composé, quelle que soit cette substance supposée, devrait aussi nécessairement provenir de la même source. Mais si une entité première était la totalité de l’Être, elle aurait donc en elle tout ce dont le Cosmique se compose. Il s’ensuit logiquement, par conséquent, que le Cosmique ne pourrait pas être une substance ou une chose créée séparément. Quelle aurait été la nécessité de cet Être Premier, de cet état de tout ce qui est, de produire une division de sa propre nature en créant une entité comme le Cosmique ? La soustraction par une entité unique, c’est-à-dire un Être Premier, d’une partie de sa propre nature pour créer un Cosmique, lui rendrait donc cette partie subordonnée. La question se pose donc nécessairement : «Pourquoi une entité, comme un Être parfait, Absolu, aurait-elle créé un état inférieur, séparé d’elle-même ? » Si l’on admet une entité créée, comme le Cosmique, est-elle aussi autoentretenue, autosuffisante que son Créateur, et donc indépendante ? Ou est-elle dirigée, manipulée, par son Créateur ? Si, en revanche, le Cosmique n’est pas une entité indépendante, de quelle manière son Créateur exerce-t-il une influence sur lui ?
Le concept d’une dualité cosmique concernant la création d’un univers physique implique que l’Être Premier est téléologique, c’est-à-dire possède un mental (une conscience et une intelligence) et un dessein (une intention). L’admettre fait intervenir un autre problème de notre enchaînement d’idées abstraites. Il consiste à chercher à pénétrer la nature du dessein, de l’intention. Lorsqu’il y a dessein, il y a volonté. La volonté est la détermination d’un être conscient d’introduire des changements dans sa propre nature ou dans les choses ou les conditions qui lui sont extérieures. Un autre élément du dessein est le désir. Si la volonté est la force qui contraint à l’accomplissement d’un dessein, qu’est-ce qui suscite la volonté ? Le désir est l’instigateur de la volonté. Pouvons-nous donc attribuer un désir à un Être Premier, tout en le considérant encore comme autosuffisant ? Si cet Être Premier est la substance de Tout, quel besoin aurait-il de désirer quoi que ce soit d’autre que sa propre nature finale efficiente ? Le désir implique un état d’imperfection. En outre, si l’Être Premier est l’absolue totalité de Tout, d’où viendrait ce qui est désiré ? Un tel concept pourrait suggérer qu’il existe deux sources cosmiques indépendantes et s’opposerait à l’idée moniste d’une seule force manifestée.
Tous, Nous avons coutume de considérer les myriades de phénomènes de la nature dont nous sommes conscients comme ayant été créés. Logiquement, ceci implique deux conditions principales : le Créateur et ce qui a été créé. Créer c’est amener à l’existence. Mais si nous acceptons un Être Premier entier, se suffisant à lui-même, il est donc la plénitude, le comble de toute la réalité. Il est tout ce qui pourrait être. Par conséquent, tout ce qui est a toujours été en essence. Un tel Être Premier n’aurait pas pu créer quelque chose de séparé de lui-même, car cela aurait été une division de sa propre nature. Nous pouvons considérer cet Être Premier comme équivalant au terme d’Unité cosmique. Mais nous ne pouvons pas considérer cette Unité comme étant inerte. Pour qu’une chose soit, elle doit être active. Elle doit être dynamique, avoir une énergie pour laquelle elle engendre son propre état d’être. Mais une chose dite inerte à néanmoins l’existence, sinon il serait impossible de se référer à elle pour la qualifier d’inerte. Tout ce qui a une qualité ou une condition quelconque est ce qui est, et, par conséquent, est toujours actif dans son état d’être. Il peut paraître évident que le Cosmique, cet Un, a toujours été. Il n’y a aucun “néant“ ou chaos d’où il a pu surgir. Attribuer un commencement au Cosmique présume un «quelque chose» de précédent. Nous serions alors conduits à considérer comment ce «quelque chose» est venu à l’existence. Nous retournerions au concept d’une dualité ayant pour effet une plus grande confusion du sujet. Mais cet Être Premier peut-il être d’une qualité particulière, de caractère immuable ? Autrement dit, pouvons-nous affirmer qu’il est «ceci» ou «cela» ? Nous avons appliqué le terme Énergie au Cosmique, à l’Être Premier, seulement pour montrer qu’il est actif et ne pourrait pas être inerte. Il apparaît alors la question de savoir de quelle catégorie d’énergie il s’agit. Supposer même au Cosmique quelque énergie spécifique serait lui attribuer une nature limitée ou une essence particulière. Si fondamentalement, quelque chose est d’un type particulier, alors, logiquement, il ne peut être rien d’autre. Quelque chose peut se manifester sous de multiples aspects qui, pourtant, proviennent tous de ce quelque chose. Autrement dit, bien que nous ayons conscience de façon objective, empirique, que la réalité consiste en une infinité de choses particulières, nous ne pouvons cependant pas les accepter comme nées d’un Cosmique n’ayant qu’une seule et unique nature, c’est-à-dire une énergie spécifique invariable. Nous sommes donc confrontés ici à un dilemme. Quelque chose qui est doit être quelque chose. Pourtant, si le Cosmique était ce qui a une constance du point de vue qualité, il serait limité.
Essayons une autre voie d’abstraction pour aborder le sujet. Supposons l’impossibilité que quelque chose ait précédé l’Être, ou qu’il ait eu le moindre commencement. Revenons un instant au concept que l’Être est illimité. Puisqu’il est le Tout, la Réalité absolue, il n’y a donc rien d’autre pour le contraindre. L’Être doit être éternellement infini, à la fois dans le temps et l’espace. Puisqu’il n’y a aucun commencement à l’Être, dans notre supposition, le Cosmique n’a donc aucun point de référence d’un «avant» ou d’un «après» permettant de déterminer le temps. En outre, l’Être ne peut y avoir aucun point de référence pour le mesurer ou le situer. Analysons la ligne ci-dessous :
Supposons que nous ne puissions voir ni le commencement ni la fin de cette ligne. Elle nous semblerait infinie dans l’espace : sans points de référence pour déterminer sa longueur. De même, puisqu’elle n’aurait pas de points de référence à passer dans son mouvement, elle serait intemporelle.
Mais si nous nous disons que l’Être est infini et illimité, cela signifie-t-il nécessairement qu’il est en continuelle expansion ? Si nous attribuons une qualité de mouvement ou d’action à l’Être, ne lui conférons-nous pas un état fixe ? Employons une analogie plus ou moins liée à un paradoxe classique. Lorsqu’une flèche est lancée en l’air, la vitesse de son vol est constante. Il n’y a pas d’autres objets perçus pour déterminer la vitesse de la flèche. Si nous continuons à l’observer sans qu’elle diminue apparemment de taille, elle nous paraît donc immobile. Par conséquent, nous ne pouvons pas supposer que l’Être est en constante expansion. Nous n’avons aucun repère pour le percevoir en son entier. Puisque l’Être a une nature illimitée, comment pourrions-nous prendre conscience de son état d’expansion ou de contraction ? L’Être devant être infini, aucune autre chose ne nous permet de juger de son action, comme de toute expansion ou contraction qu’il peut avoir. Cependant, en supposant que l’Être comporte seulement deux fonctions contraires, c’est-à-dire l’expansion et la contraction, ne lui conférons-nous pas un état limité ? Ce que nous considérons comme infini dans le temps et l’espace doit être aussi infini dans ses manifestations. Mais il semble certain qu’il ne peut y avoir de conditions, ou de groupe de conditions qui puissent le représenter en sa totalité.
L’Être, par conséquent, ne doit être aucune chose en particulier, tout en étant toute chose. Comme l’a dit le philosophe grec Héraclite (500 ans avant J.C.) : «Rien n’est, tout est en devenir». Ne pouvons-nous donc pas finalement concevoir l’Être comme une pulsation dynamique provenant d’un état de relative expansion et se contractant à nouveau ? Ce dynamisme est par analogie une énergie, mais, pour ne pas contredire une précédente déclaration, ce dynamisme ne peut être de nature absolue, unique. Il est sans cesse actif, en flux ou changement constant de son oscillation entre des états relatifs de contraction et d’expansion. Ce sont ces changements qui donnent naissance aux divers phénomènes que nous percevons. Mais ces phénomènes ne sont pas absolus, eux aussi passent par un changement. Puisque le Cosmique est éternellement actif, ce qui apparaît comme relativement inerte à la perception et à la prise de conscience humaine, n’est pas réellement immuable. C’est cet état apparent immuable de certains phénomènes qui donne naissance à la fausse conception qu’il existe un ordre cosmique persistant. Un corps, dans ce qu’on nomme l’espace, peut, selon l’estimation humaine du temps, sembler avoir existé pendant une période et devra l’être encore dans l’éternelle action du Cosmique. Il serait impossible de prendre conscience d’une vraie unité, c’est-à-dire d’un Être absolu, car il n’y a pas une seule chose que l’on puisse saisir en son entier. Cependant la conscience peut faire l’expérience d’un plus grand champ de différentes manifestations de l’Être qui transcendent celles des sens périphériques ordinaires. C’est cet état de prise de conscience que le mystique s’efforce d’atteindre.
La théorie ontologique que nous avons considérée semble attribuer au Cosmique un processus entièrement mécanique, n’ayant aucune cause première ni fin ultime. Nous revenons, cependant, au fait que la persistance de l’Être, c’est-à-dire son dynamisme, son activité, sa nature impérissable. Deux de ces états, comme le mouvement et le repos, suggèrent leur opposé, mais seulement si nous avons d’abord observé leur différence relative. Si nous avions seulement perçu le mouvement comme une vélocité constante, nous n’aurions pas connaissance d’un état opposé telle que l’inertie. De même, si quelque chose était relativement inerte, il ne suggérerait pas son opposé relatif de mouvement. Cependant, puisque nous percevons ce qui paraît être des choses au repos, ou immobiles, nous avons donc la notion que c’est une condition de réalité égale au mouvement que nous percevons. Il est par conséquent difficile à l’homme de considérer le Cosmique comme ayant toujours été en état de mouvement et devant rester tel. Cependant, même si, dans notre présent raisonnement abstrait, nous admettons que le Cosmique n’a aucune qualité absolue, nous devons pourtant admettre qu’il ne peut cesser son mouvement. Car si son mouvement devait cesser, alors le phénomène de changement cesserait également. Toutes les manifestations du Cosmique, les choses particulières, que nous percevons dans la nature, resteraient donc dans tout état où elles seraient quand le mouvement ou le changement cesserait. Le Cosmique ne serait pas alors pas l’Unité indéterminée que nous le supposons être. Mais en admettant que l’Être soit indéterminé, c’est-à-dire n’ait aucune substance particulière tout en existant, pourquoi existe-t-il ? C’est ici que le principe de nécessité apparaît. Il n’y a pas d’états alternatifs. L’Être devait être. Un état contraire de néant n’a aucune réalité. Ce n’est qu’un paralogisme (ou un sophisme), une forme de faux raisonnement, une illusion. Une chose doit être avant de pouvoir être considérée comme n’étant pas. Le néant, en tant qu’idée, vient de ce que l’on imagine l’absence de ce qui est. Par conséquent, le Cosmique est par nécessité, parce qu’il ne pouvait en être autrement. Cette rationalisation semblerait proposer que le Cosmique fût auto-engendré. Mais un auto-engendrement implique qu’il s’est créé et, à un certain moment, est né de quelque autre chose, concept qui est incompatible avec notre prémisse qu’il n’y a pas de chose telle qu’un néant hors duquel le Cosmique aurait pu être engendré. Nous avons dit que l’Être est par nécessité, parce qu’il ne pouvait pas être autre qu’il est. L’idée de tout contraire, tel qu’un non-être, n’est donc qu’une illusion. Cette idée de la nécessité innée du Cosmique nie-t-elle des concepts théistes tels qu’un Dieu préalable, une Intelligence Suprême, un Mental Divin ou la doctrine mystique d’une Conscience Universelle ? Également, nie-t-elle les qualités que l’homme attribue à Dieu, comme la compassion, le pardon, l’omniscience et une action déterminante (la volonté) ?
Toutes ces hautes qualités que l’homme attribue à Dieu, à l’Être, au Tout ou à l’Intelligence Suprême, viennent de sa prise de conscience de sa propre nature finie, toute relative. L’homme, à cause de son expérience mortelle, classe par catégories les effets de ses émotions, de ses pensées et de ses actes. Certaines de ses expériences humaines lui apportent le bonheur, divers degrés de plaisir, d’autres le rendent irritable de corps ou de mental. Il y a donc une dichotomie fondamentale de l’expérience de l’être humain. Autrement dit, toutes ses expériences contribuent soit à sa satisfaction personnelle soit à l’inverse. Il généralise comme bon l’un des deux états — la satisfaction, l’agréable — et comme mauvais (comme mal) le second — l’opposé ou l’inverse. Si l’homme admet et croît en une transcendance telle que Dieu, la suprématie de celui-ci ne peut donc pas, rationnellement, être considérée autrement que parfaite. Elle ne peut pas être envisagée comme affligée de l’un quelconque des états de faiblesse ou de déficience tels qu’ils sont innés chez les mortels. Succinctement, la transcendance, ou Dieu, doit être considérée alors comme le Summun Bonum, l’essence du Bien Suprême. Ce qui n’a pas de contraire ni rien de comparable, est donc en soi parfait. L’homme n’accepte-t-il pas ce qui lui paraît parfait comme étant également bon, la perfection de toute chose étant la qualité bonne de sa nature ? Puisque l’Être, le Cosmique, inclut tout, il doit être rationnellement parfait ; et, s’il est parfait, il doit être de même absolument bon. Par conséquent, l’Être a la qualité divine de la bonté.
Quant à la compassion, c’est un sentiment de sympathie pour tous les autres. C’est un sentiment humain très élevé que les hommes attribuent aussi au Divin en raison de la bonté qu’ils lui conçoivent, qu’ils le considèrent comme un Dieu personnel ou un mental incorporel, c’est-à-dire comme une Intelligence Cosmique. Mais pouvons-nous concevoir aussi l’Être Absolu, considéré dans nos abstractions, comme possédant la compassion ? L’homme ressent sur le plan physique, mental ou émotif, l’irritabilité qu’il nomme souffrance. Il fait appel au Divin pour être soulagé. Théologiquement, l’homme a tenté d’expliquer de diverses façons pourquoi il souffre et a besoin de demander l’intercession du Divin en sa faveur. L’homme n’est pas en lui-même une entité parfaite. Il n’est qu’un des phénomènes complexes, au nombre infini, dont se compose l’Être. L’homme en fait partie et est soumis aux manifestations sans cesse changeantes de l’action de l’Être. Par conséquent, les autres phénomènes agissent et réagissent sur lui, comme sur tout le reste du Cosmique, car aucune chose isolée n’est indépendamment parfaite. Simplement, l’homme relève de la perfection, de l’Unité de l’Être, mais tous les phénomènes de celle-ci ne contribuent pas à son existence humaine. Il y a d’autres forces de la nature provoquant des changements qui perturbent l’état idéal que l’homme conçoit comme juste pour lui. Cette déviation de l’état qu’il désire et ce qu’il éprouve comme la souffrance humaine. Des étoiles s’effondrent et des galaxies entières disparaissent en tant que parties des divers phénomènes du Cosmos ; Cette régression fait autant partie de la totalité d’action du Cosmos que l’évolution. Et l’homme éprouve comme une souffrance.
Un organisme hautement complexe tel que celui de l’homme a la faculté consciente de percevoir les différences des phénomènes et des forces du Cosmique. L’homme peut discerner et utiliser certains phénomènes, comme il le fait dans ses sciences, pour diminuer la souffrance qu’il éprouve. Ce que l’homme nomme compassion existe donc en puissance dans le Cosmique, dans l’Être, mais sans cependant être déterminé, car rien de l’Être n’est en soi destructif pour avoir besoin d’être amélioré. Le parfait est inexplicable. Il ne consiste pas en une série, un enchaînement de valeurs particulières, car ce serait le limiter à un nombre, à des choses finies. Ainsi, tous les concepts de l’homme du bien de l’Être, du Cosmique, sont ses modestes tentatives de conférer une identité à une réalité sublime dont il a l’expérience. Si un Dieu est plus grand et plus parfait que l’homme, ce dernier ne peut donc aspirer qu’à l’image mentale qu’il s’en fait. Le fini, cependant, ne peut embrasser l’Infini. Mais le fini peut croître, se développer, et, dans la conscience humaine, le concept de l’Être, peut s’élargir sans cesse.
Dans cet exposé, j’espère avoir souligné un point important, c’est-à-dire, qu’il existe, pour tous les humains, une transcendance dont ils ont souvent conscience et qui est beaucoup plus grande que toute substance ou fonction mortelle. Tout être normal ne peut manquer de reconnaître sa condition finie comparée à l’infinité du Cosmique. Cependant, la conscience humaine ne peut considérer qu’en termes relatifs ses qualités sensorielles et les idées qu’elle en retire. Quand l’homme pense à «quelque chose», sa conscience doit lui attribuer une qualité qui donne une réalité. C’est pourquoi la transcendance devient le «Dieu de notre cœur», comme le disent certains enseignements de la Tradition. Il peut ne pas appeler cette transcendance Dieu, ni ne la considérer comme anthropomorphe, c’est-à-dire ressemblant à un être humain. Il peut la considérer plutôt comme une pure pensée sans corps ou même comme un processus mécanique mystérieux. Mais tous les penseurs semblables croient qu’il est omnipotent et/ou omniscient Par cette croyance, ils se reconnaissent subordonnés à ce qu’Il signifie pour eux. En ce sens, il n’y a, en réalité, aucun véritable athée, même si l’on se désigne ainsi. Aucune personne saine adhère totalement au solipsisme, c’est-à-dire ne croit que sa conscience est la seule réalité. Il ne faut pas s’attendre à ce que l’idée de transcendance soit nécessairement la même pour tous les hommes. L’homme ne peut pas embrasser la totalité de la transcendance, car elle dépasse les limites de sa conscience humaine. Le fait même que l’homme croit en une transcendance montre qu’il lui est impossible de la saisir en son entier. Le vrai philosophe mystique ne tente pas définir Dieu. Il sait que ce ne serait qu’une expression enfermée dans les limites de son idéation humaine. Le mystique cherche plutôt à avoir l’expérience d’une unité avec la transcendance, avec son état Un. Imaginer le Divin c’est tenter de le transformer en une forme mentale qualitative qui lui permet d’avoir pour l’homme une sorte de réalité. Autrement dit, cette image confère au concept que l’homme a de Dieu un caractère intime, mais elle rabaisse également l’infinité de son Dieu.
Insister pour que quelqu’un accepte l’image de Dieu telle que la présentent les divers livres dits sacrés, c’est limiter la conscience spirituelle de l’homme. Il doit prendre conscience que les livres sacrés sont, pour la plupart, le fruit d’une l’illumination spirituelle originale traduite en termes humains, en valeurs humaines. Le «Dieu du cœur de l’homme» peut ne pas être conforme à la version des livres sacrés de théologie, mais il en est pas moins l’expérience personnelle intime d’une transcendance, d’une omnipotence infinie. Concevoir la transcendance comme une Intelligence Universelle, une Conscience, un Être absolu ou une Énergie absolue, n’est pas un sacrilège. C’est au contraire un effort de la conscience humaine pour trouver un idéal mental suprême qui équivaudra à sa prise de conscience personnelle de la transcendance.
Nous avons essayé de montrer que l’abstraction logique sur l’Être, sur la Réalité absolue, nous fait arriver finalement à sa compréhension mystique et spirituelle. Même si l’abstraction logique peut révéler un certain faux raisonnement dans les dogmes théologiques, elle apporte aussi l’évidence de l’ultime, l’inscrutable nature du sujet. Chaque fois que quelqu’un cherche à connaître la nature de la Réalité par un moyen quelconque, il en est du moins récompensé en apprenant à connaître davantage lui-même.
3 — LE TOUT EST-IL ÉNERGIE ?
Si nous voulons bien réfléchir un moment à la question, détachés de toute émotion, nous devons conclure que l’homme est vraiment présomptueux de penser que son intelligence finie est capable d’embrasser la nature absolue de l’infini. Quelles que soient les qualités d’une telle cause, le fait dépasserait la frontière de toutes les qualités sensorielles dont l’homme retire ses idées serait très important. En termes plus simples, si quoique ce soit pouvait se définir comme inconnaissable dans son absolu, il serait très certainement de la nature d’une chose comme la Cause Première, quel que soit tout autre terme que l’homme pourrait lui attribuer. Pourtant le mystique parle d’appréhender, c’est-à-dire de contacter et de saisir, par expérience, le Divin, le Cosmique ou Dieu, par l’un de ses divers aspects. Nions-nous donc que le mystique a connu une telle expérience ? Il a, dans son expérience mystique, transcendé les limitations de ses qualités sensorielles réceptives ou périphériques. Il a pris conscience de l’étendue d’un état ou d’une condition qui transcende toute expérience objective et le fait d’entrer en extase, sentiment élevé de plaisir. Cependant, en sortant de son état subjectif, le mystique doit alors s’efforcer de convertir les éléments de son expérience en termes objectifs. Il transforme l’expérience en mots, formes et qualités qu’il peut comprendre. Plus succinctement, il crée mentalement une sorte de mot-image de son expérience, en fonction des particularités de son intellect, de son éducation et de ses associations en général. Par exemple, le bouddhiste ayant une telle expérience peut l’appeler Nirvana ; le musulman pourrait dire qu’Allah s’est révélé à lui ; le juif, Jéhovah ; l’hindou, peut-être Brahmâ ; le parsi, Zoroastre. Malheureusement, le fanatique religieux soulignera généralement qu’il a eu l’expérience particulière de la nature absolue de la Cause Première et, de plus, exactement telle qu’il l’interprète objectivement. Il serait enclin au préjugé envers toute idée divergente.
Nous pouvons donc dire que l’homme se crée sa propre image de la cause omnipotente et omnisciente. L’homme crée Dieu, non en essence, mais par les qualités que son mental lui attribue, par l’image dont il conçoit cette essence. Quant à la Cause Première ou initiale, conçue comme ayant l’ubiquité, la considérer comme une énergie est tout aussi plausible que n’importe quel autre concept. La pensée est une énergie. Ceux qui croient en une cause téléologique, c’est-à-dire une cause consciente, pourraient donc certainement admettre aussi que la pensée est une énergie. L’étudiant religieux orthodoxe se rappellera même la doctrine du Logos du Nouveau Testament, où Jean (I, 1) déclare : «Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu.» Ceci implique nettement que la parole verbale a transformé la pensée en énergie. Des siècles avant que les textes, formant le Nouveau Testament, aient été réunis en l’ensemble que l’on connaît, les prêtres égyptiens déclaraient que le dieu Ptah, qui était le dieu protecteur des artisans et symbolisait également la pensée cosmique, avait créé l’univers par la parole prononcée. Nous apprenons que Ptah prononça le nom de toutes les choses.
Certains conçoivent la Cause Première comme une conscience universelle, mais, là encore, dans notre expérience humaine, nous acceptons la conscience comme un attribut de la vie, et la vie, dans sa force et sa fonction vitales est également énergie. De plus, quelle que soit la façon dont l’homme conçoit ce qu’est cette essence ou substance cosmique, elle est par le fait même d’être — pour autant que l’expérience humaine puisse le concevoir — parallèle à l’énergie. Une énergie consciente désincarnée, comme force créatrice dans l’univers, n’est généralement pas acceptée par la majorité des peuples du monde. Ceci s’explique essentiellement parce que l’homme a tendance à attribuer une Cause Initiale suprême des qualités semblables à celles de son être même. Par exemple, l’homme est causatif, c’est-à-dire conscient d’introduire des changements ou des innovations dans son propre entourage et dans ses propres activités. Il assimile cette création de causes volontaires à la liberté et à la créativité personnelles. Il est conscient que ceci lui donne une supériorité sur presque toutes les autres formes de vie. Par conséquent, il est ainsi enclin à ne pas attribuer de pouvoir ou de qualité d’ordre inférieur à ce qu’il considère comme un être supérieur transcendant.
Dire que le Cosmique — cause universelle — est une énergie serait simplement offenser les personnes qui préfèrent un Dieu anthropomorphe, c’est-à-dire un Dieu ayant une forme humaine. Cependant, ces personnes nient ainsi que Dieu puisse être déterminatif ou posséder une volonté et un dessein se rapportent à la pensée consciente qui, dans sa manifestation, est une énergie. La science moderne a donné un équivalent à la matière et à l’énergie, du moins pour autant qu’il y ait inter-échange entre elles. En termes plus simples, derrière toute réalité il y a une sorte de spectre électromagnétique, dont l’étendue ou les limites sont inconnues. En général, les scientifiques n’admettent pas qu’un tel phénomène soit Dieu. Mais si ce phénomène est la cause fondamentale de tout ce qui existe, alors, quelle que soit la façon dont l’homme choisit de l’appeler, c’est le Créateur. Déclarer qu’une telle idée est sacrilège est en réalité admettre que l’homme ne connaît pas la nature exacte de Dieu. Ceci soulève la question de la nature de l’autorité des ouvrages religieux sacrés, qui sont tous très spécifiques dans leur définition d’un Dieu. Le premier fait marquant à observer, à la lecture d’une telle littérature, est que les textes ne s’accordent pas sur le concept d’une cause première ou divine. C’est pourquoi un autre point de vue, tel que celui d’une énergie cosmique dont l’ordre ou la manifestation semble se rapporter à l’énergie que nous connaissons, est une spéculation abstraite aussi justifiée que tout autre exposé de texte dit sacré. Prenons conscience que ces textes sacrés doivent surtout leur autorité à la déclaration qu’ils sont le fruit de révélations divines. Néanmoins, les descriptions en mots de ces révélations sont conçues par la conscience humaine qui les a objectivées. Nous pouvons donc nous demander qui avait tort ou raison de : Ptah, Akhenaton, Moïse, Zoroastre, Bouddha, Jéhovah, Mahomet, et nombre d’autres personnages ou concepts que des millions de personnes ont également tenus pour des sacro-saints. L’homme a pourtant le mérite de reconnaître en fait un suprême quelque chose s’étendant au-delà de lui-même, qui engendre en lui une crainte respectueuse, l’humilité et l’amour, ainsi que le désir de le comprendre.
L’homme prend-il part de quelque manière au façonnement de l’univers ? Nous arrivons à nos idées, à la connaissance que nous avons, par les sensations que nous percevons par nos récepteurs. Les impulsions qu’enregistrent nos yeux et nos organes du toucher, par exemple, fournissent les qualités premières qui nous permettent de nous former une image de notre expérience. Le toucher nous donne également la notion d’espace et de dimension, ou de taille et de poids, et ainsi de suite. Cependant, ces images, les formes mentales, que nous avons de nos perceptions, ne correspondent pas réellement à tout ce qui est la source de nos impressions. En d’autres termes, les vibrations qui s’enregistrent dans le cerveau créent des idées qui sont des interprétations de ce qui existe réellement. Par analogie, quelqu’un peut voir une chose qui pour lui est de couleur rouge, alors que pour un autre qui est daltonien, elle peut paraître verte. Quelle est donc s vraie nature ? Le spectroscope pourrait naturellement montrer que les vibrations se situent dans une bande précise du spectre de la lumière, la couleur est une image mentale. Si nous n’avions pas de sens récepteurs et les qualités qui leur sont associées, nous n’attribuerions pas à la réalité les formes particulières que nous lui prêtons. À cet égard, il nous revient en mémoire le vieux conte des aveugles et de l’éléphant sur la partie de l’anatomie de l’animal qui le toucha. Celui qui tâta la trompe pensa qu’il ressemblait à un arbre ; celui qui palpa sa grande oreille crut que c’était un éventail ou une feuille. Mais en réalité, il était très différent de chacune de leurs conceptions. Si les hommes étaient privés de la vue, leur conscience des phénomènes du cosmos serait évidemment très altérée. Ou si les hommes possédaient une autre faculté sensorielle pour percevoir la réalité, la conscience humaine pourrait alors créer une série d’images des phénomènes cosmiques très différents de celle qui existe maintenant. Nous disons que l’être existe ; autrement dit, il est une réalité, qui est totalement indépendante de la conscience humaine. En quelques mots, si l’homme n’existait pas, l’être continuerait d’être ce qu’il est. Cependant la conscience humaine attribue à cet être, c’est-à-dire à la réalité une forme qui est un produit des sens récepteurs, de la raison et de l’imagination de l’homme. Même nos instruments modernes altèrent les impressions que notre vision à l’œil nu avait des cieux. Les radiotélescopes et les voyages spatiaux ont démenti certaines des idées, des images mentales, que nous avions des lointains objets célestes. Le cosmos n’est pas tridimensionnel ; il ne se limite pas non plus aux couleurs spectre telles que nous les percevons.
Nous ne devons pas oublier qu’il n’y a pas longtemps, notre image mentale de la Terre la montrait plate et non ronde. Il n’y a pas longtemps non plus dans la période ou a été enregistrée l’histoire, l’homme considérait la terre comme le centre de l’univers. Il a refaçonné le cosmos dans sa pensée par ses observations et ses impressions ultérieures. La vraie nature absolue du cosmos ne sera peut-être jamais connue du mental fini de l’homme. Nous en apprenons davantage sur les phénomènes du cosmos et sur ses myriades de transformations, mais nous ne pouvons nous fier avec certitude à notre expérience de perception. L’homme, au moyen des sciences comme l’astronomie, la cosmologie et l’astrophysique, essaie de trouver, c’est-à-dire d’atteindre, une théorie rationnelle quant à l’origine de son univers immédiat et de ce plus grand univers que nous déclarons composé de galaxies, de systèmes solaires, de planètes, etc. Quels que soient les phénomènes existants que la technologie avancée révélera, ils pourront peut-être modifier encore dans le futur notre image de ce qu’est exactement le cosmos, autrement dit, nous amener à le façonner dans notre pensée.
4 — CONCLUSION
En conclusion, je me référerai aux sept principes de vérité décrits dans la philosophie hermétique de l’ancienne Égypte et de l’ancienne Grèce. Celui qui les connaît et qui les comprend possède la clef magique qui ouvrira toutes les Portes du Temple avant même de les toucher :
• Le Principe de Mentalisme. «Le tout est Esprit ; l’Univers est Mental» Le Kybalion.
• Le Principe de Correspondance. «Ce qui est en Haut est comme ce qui est en Bas, ce qui est Bas est comme ce qui est en Haut». Le Kybalion.
• Le Principe de Vibration. «Rien ne repose ; tout remue ; tout vibre». Le Kybalion.
• Le Principe de Polarité. «Tout est double ; toute chose possède des pôles ; tout à deux extrêmes ; semblable et dissemblable ont la même signification ; les pôles opposés ont une nature identique mais des degrés différents ; les extrêmes se touchent ; toutes les vérités ne sont que des demi-vérités ; tous les paradoxes peuvent être conciliés». Le Kybalion.
• Le Principe de Rythme. «Tout s’écoule, au-dedans et au-dehors ; toute chose à sa durée ; tout évolue et dégénère ; le balancement du pendule se manifeste dans tout ; la mesure de son oscillation à droite est semblable à la mesure de son oscillation à gauche ; le rythme est constant». Le Kybalion.
• Le Principe de Cause et d’Effet. «Toute Cause a son Effet ; tout Effet à sa Cause ; tout arrive conformément à la Loi ; la Chance n’est qu’un nom donné à la Loi méconnue ; il y a de nombreux plans de causalité, mais rien n’échappe à la loi». Le Kybalion.
• Le Principe de Genre. «Il y a un genre en toutes choses ; tout à ses Principes Masculin et Féminin ; le Genre se manifeste sur tous les plans». Le Kybalion.
Philippe LASSIRE



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